Les complexes culturels nord-alpin et atlantique,qui nous intéressent plus particulièrement en France, se manifestent dans leurs spécificités respectives sur toutes les cartes de répartition des types de produits. Ces deux grandes zones d’homogénéité stylistique se sont toutefois confondues dans l’affichage des mêmes symboles statutaires à l’intérieur de la vaste sphère culturelle de la céramique campaniforme, au milieu du IIIe millénaire avant notre ère. Celle-ci a occupé pendant quelques siècles tout l’espace où se sont développés ensuite les deux complexes culturels, avant d’être confondus, au iii e siècle avant notre ère, dans la zone considérée comme celtique
Si l’adoption des mêmes marqueurs de statut a très probablement entraîné l’usage d’une famille de langues permettant l’intercompréhension sur de grandes distances, il convient de noter que les pièces du « set campaniforme » classique sont associées à des types d’objets dont la répartition est plus restreinte. La population ordinaire exprimait sans doute des appartenances, des identités communautaires distinctes – ce qui suggère la persistance de langues différentes. Selon les régions, ces langues locales auraient été plus ou moins pénétrées par la langue « internationale » des élites sociales, organisées en réseaux d’échanges et d’alliances, produisant alors des langues celtiques variées. Ailleurs, la celtisation n’aurait été que superficielle et éphémère. Ainsi pourrait s’expliquer le fait que les habitants de régions touchées par le complexe campaniforme ne soient pas devenus ou restés celtophones. On peut supposer que ces régions ont assez vite retrouvé des formes de réseaux aux dimensions plus restreintes et conformes à leurs conditions environnementales. De la sorte, la langue internationale des élites du complexe campaniforme n’aurait pas eu le temps d’affecter les langues locales. Dans les autres zones de diffusion du complexe campaniforme, au contraire, les échanges auraient été suffisamment fréquents et durables pour qu’un vocabulaire et une grammaire celtiques se généralisent. Mais, là encore, la persistance de réseaux subalternes, bien adaptés aux conditions de transports induites par des environnements spécifiques, ont vraisemblablement engendré des différences dialectales intraceltiques, en particulier entre les régions côtières de l’Atlantique d’une part, et les régions circumalpines de l’autre.
À moins de penser que la culture matérielle puisse se trouver complètement déconnectée de la culture orale – conception étonnamment nihiliste de la part d’archéologues –, l’idée d’un développement du vaste réseau de communautés parlant des langues celtiques au IIIe millénaire avant notre ère, de la Hongrie à l’Irlande et de l’Écosse à l’Andalousie, revêt une bonne probabilité, en tout cas compatible avec l’ensemble des données archéologiques disponibles.
Les régions atlantiques disposaient, bien sûr, d’atouts considérables pour une production de biens métalliques aux qualités très supérieures à celles du cuivre pur, et même à celles du cuivre allié volontairement à l’arsenic. En Galice, sur le pourtour du Massif central, en Armorique ou en Cornouaille britannique – régions où des langues celtiques sont probablement parlées dès cette époque –, des gisements de cuivre et d’étain se trouvent à proximité les uns des autres, situation beaucoup plus rare dans le reste du continent. La zone nord-alpine a également été le lieu de manifestations d’opulence et de pouvoir liées aux trafics de produits métalliques, comme en témoigne de célèbres dépôts funéraires, mais surtout de nombreux et riches dépôts non funéraires. Sa partie orientale apparaît nettement comme un lieu privilégié de relais entre les Carpates et la mer du Nord d’une part, le couloir Saône-Rhône d’autre part. Quelle que soit la signification sociale de ces dépôts de lingots métalliques, ils peuvent être considérés comme les indices d’une forte capacité d’accumulation et de dépense de richesses.
Ainsi se sont affirmés au Bronze moyen (1600-1350 avant notre ère environ) deux sous-ensembles probablement déjà celtiques. L’un, appuyé sur la face nord de l’arc alpin, s’étendait jusqu’aux Monts métallifères, vers le nord, et de la Bohème au centre de la France, d’est en ouest.
L’autre sous-ensemble était baigné par les eaux de l’océan Atlantique, de l’Écosse au sud du Portugal. Il a ensuite entretenu sa spécificité par les échanges maritimes de biens issus de la métallurgie du bronze. Sa situation marginale et la concurrence de la métallurgie du fer semblent avoir provoqué son déclin relatif à partir du premier âge du Fer. Ce changement s’est vraisemblablement accompagné d’une diminution des relations d’échanges et d’alliances internes. Il s’est apparemment produit, dès lors, une certaine désagrégation de cet ensemble identitaire, accompagnée de probables dérives linguistiques. Cette position – marginale comparée aux zones d’échanges les plus actives, situées sur la façade méditerranéenne et autour des Alpes – explique peut-être aussi une dynamique sociale moins accusée et moins rapide dans cette zone atlantique que dans la zone nord-alpine, même si les langues parlées dans chacune appartenaient à la même famille.
De la fin du vi e à la fin du ve siècle avant notre ère émergent des unités politiques autonomes apparemment plus vastes et hiérarchisées que jamais auparavant, à une certaine distance de la Méditerranée. Il s’agit, à l’évidence, d’une conséquence de l’installation de comptoirs grecs. À la fin du iii e siècle avant notre ère, en même temps que les réseaux d’échanges dynamiques se réactivent. C’est notamment le cas des Celtes continentaux, qui ont adopté presque partout, en toute indépendance sociale et politique, une organisation urbaine et étatique, selon des modalités différentes mais en partie réglées par la fréquence de leurs relations économiques avec Rome.
Patrice Brun, 2007, Université de Paris I, UMR 7041 Archéologie et Sciences de l’Antiquité, CNRS